La famille Rion, ou l'art comme héritage : Gustave, Lucien et Claire
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Dernière mise à jour : il y a 14 heures
Il existe à Bruxelles des familles dont l'histoire se confond intimement avec celle de l'art de leur époque. La famille Rion est de celles-là. Peu connue, presque oubliée, elle mérite pourtant que l'on s'y arrête : elle nous offre une fenêtre rare sur la manière dont les créateurs ont vécu, respiré et façonné la mythique Belle Époque bruxelloise.

Le père : Gustave Rion, l'architecte silencieux (1848–1893)
Gustave Rion naît à Paris en 1848. Architecte, il épouse Louise Cador et le couple s'installe à Forest, alors en pleine expansion urbaine aux portes de Bruxelles. C'est là que naissent leurs six enfants, dont Lucien en 1875 et, quelques années plus tard, Claire, la cadette.
Sur les réalisations architecturales de Gustave Rion, la littérature savante reste muette. Il meurt en 1893, à quarante-cinq ans seulement, laissant ses enfants encore adolescents. Lucien entre alors à l'Académie royale des beaux-arts de Bruxelles, tandis que sa mère élève seule la fratrie jusqu'à sa propre mort en 1927.
Lucien Rion (1875–1939) : le naturaliste aux multiples facettes
De l'Académie au premier envol
Lucien Rion intègre l’Académie de Bruxelles après la mort de son père, où il est formé dans l’orbite de Joseph Stallaert (1825–1903), ancien Prix de Rome et directeur de l’institution. Avant lui, ce maître renommé a vu passer dans son atelier des figures majeures de l'art belge telles que James Ensor et Jean Delville. Lucien évoluera plus tard dans ce vibrant milieu artistique sans toutefois adopter les audaces proto-expressionnistes d'Ensor, ni l’idéalisme ésotérique de Delville.

Le paradoxe idéaliste et l'expérience du Sillon
Bien que formé à une tradition réaliste, le jeune Lucien Rion fait ses premières armes remarquées en exposant au Salon de l'Art idéaliste de son aîné Jean Delville (mouvement symboliste) dès janvier 1896. En 1898, il y présente Le Chant du cygne. Maurice Sulzberger salue dans la Revue de Belgique un peintre capable de rendre avec sincérité une « mélancolie virgilienne ».
Ce n'est qu'au début du XXe siècle que Rion s'oriente vers le cercle artistique Le Sillon (fondé en 1893 par d'anciens élèves de l'Académie). Ce mouvement cherche à renouer avec le réalisme flamand, sous l'œil attentif du poète Émile Verhaeren. Parmi les membres influents gravite l'architecte Paul Hankar, figure de proue de l'Art nouveau géométrique à Bruxelles. C'est dans ce cadre stimulant que Rion présente ses œuvres en 1909 et 1911, aux côtés de Léon Spilliaert et Rik Wouters. Artiste complet, Rion peint, travaille le métal, grave sur bois les illustrations de La Vie des Abeilles de Maeterlinck (1922) et compose des lithographies pour les Fables de La Fontaine (1918).

Le « Croûte-club » et l'hôtel Cohn-Donnay
Sensibilisé aux arts décoratifs, Rion se lie d'amitié avec l'architecte Paul Hamesse (1877–1956) au sein du « Croûte-club », une société informelle de célibataires artistes. Hamesse est l'héritier direct de Paul Hankar, dont il fut le stagiaire.
Son œuvre maîtresse est la transformation, en 1904, de l'hôtel particulier du couple Cohn-Donnay, situé au 316 rue Royale à Saint-Josse-ten-Noode — l'écrin historique qui abrite aujourd'hui la brasserie De Ultieme Hallucinatie. Parmi les vitraux, boiseries et mosaïques, quatre cache-radiateurs en laiton repoussé portent la signature « L. Rion ».

L’Inventaire du Patrimoine Architectural de Bruxelles attribue ces pièces à Lucien Rion, artisan du métal proche de Hamesse. Pourtant, une rumeur discrète attribue ces pièces à une certaine « Lucie » Rion, le « L. » de la signature prêtant à confusion. Il n'existe aucune Lucie dans la famille ; il y a Lucien et sa sœur Clairette. La rumeur a-t-elle déformé son prénom, ou s'est-elle plu à inventer un double féminin à Lucien ? Dans l’art décoratif de l’époque, les collaborations familiales sous un seul nom étaient fréquentes. En 1904, Lucien avait-il le temps de façonner seul ces pièces ? Le mystère reste entier. À l’Ultieme Hallucinatie, nous aimons ces histoires : après avoir trop oublié Marie Pleyel (à découvrir dans notre futur article dédié), a-t-on injustement effacé une contribution féminine chez les Rion ?
Qui est Claire Rion ?
Claire Amélie Jeanne, dite Clairette, naît en 1882. En 1908, elle épouse Stuart Merrill, célèbre poète symboliste américain d'expression française.
Claire se retrouve au cœur d'une autre énigme. Olivier Delville rapporte que son père, Jean Delville, frappé par la beauté étrange de la jeune femme, l'avait représentée avec un caractère médiumnique. Ce célèbre portrait, conservé aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, porte la date de 1892. Or, en 1892, Claire Rion n'avait que dix ans !

Le mystère s'épaissit : le sculpteur René Harvent affirme avoir vu de ses propres yeux Delville exécuter ce portrait à Mons bien plus tard, à l'été 1944, alors que les bombardiers alliés survolaient la ville. Il avance des arguments matériels précis, notamment le support en papier mécanique de type Steinback, inexistant avant 1930. Daniel Guéguen donne crédit à cette thèse dans son ouvrage Jean Delville, la contre-histoire (2016). À ce jour, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique où est exposée l’œuvre de Delville n'ont pas répondu publiquement.
Une famille dans les réseaux de la Belle Époque
L'histoire des Rion illustre la manière dont l'Art nouveau à Bruxelles fonctionnait comme un tissu de relations personnelles étroites. Hamesse et Lucien Rion se croisent au « Croûte-club ». Lucien expose chez Delville, lui-même ancien élève de Stallaert. Tout se croise dans un rayon de quelques rues. Claire, de son côté, introduit la famille dans le symbolisme international par son mariage avec Stuart Merrill, habitué des Mardis de Mallarmé à Paris.
Lucien s'éteint célibataire en 1939 à Forest. Claire survit à son époux, mort en 1915, mais son parcours ultérieur demeure une question ouverte.
La famille Rion incarne la porosité unique de la Belle Époque belge, mariant l'architecture, la ferronnerie d'art et la poésie symboliste.
L’Ultieme Hallucinatie conserve quatre des plus belles traces concrètes de ce moment de porosité artistique.
L’attribution reste ouverte, le mystère Rion demeure mais apprécier de près ces œuvres remarquables est aussi simple que de commander un cocktail emblématique ou un plat signature à l’Ultieme Hallucinatie…
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